Traducterre fait entendre la voix des TIJ au parlement : la ministre interpelée, un résultat immédiat

Ce mercredi 24 juin 2026, la ministre de la Justice, Annelies Verlinden, a été interpellée à la Chambre des représentants sur la situation particulièrement inquiétante des traducteur·ices et interprètes juré·es (TIJ).
Cette interpellation est le résultat d’un travail de fond mené depuis plusieurs semaines par Sophie Hennuy, gérante de Traducterre, main dans la main avec Claire Hugon Lecharlier, députée ECOLO, qui a relayé de nombreuses préoccupations concrètes du terrain auprès de la ministre de la Justice.
Avant même la tenue de cette commission, un premier résultat très concret est déjà à souligner. Dès le dépôt des questions parlementaires par Claire Hugon Lecharlier, nous avons constaté une accélération des paiements dans plusieurs arrondissements. Cette tendance de résorption des retards s’est confirmée encore de manière encore plus perceptible après l’interpellation de ce 24 juin. Il est évidemment impossible d’affirmer avec certitude qu’il existe un lien de cause à effet, mais cette évolution est particulièrement marquante. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une première victoire très satisfaisante et encourageante pour cette toute première action politique menée par Traducterre. Elle démontre qu’un dialogue constructif avec le monde politique peut déjà produire des effets concrets pour notre profession.
La députée a interpelé la ministre sur 4 sujets en particulier :
- Retards de paiement et charge administrative
- Validation des langues et accès au registre national
- Tarifs des traductions jurées
- Sécurité des interprètes et actualité
Découvrez ci-dessous, sujet après sujet, la synthèse de ce travail parlementaire, suivie à chaque fois de l’analyse de Traducterre.
1. Retards de paiement et charge administrative
📣 La question de la députée
Claire Hugon Lecharlier dénonce :
- des retards de paiement pouvant dépasser six mois ;
- des blocages à plusieurs étapes (réquisition, taxation, liquidation) ;
- le manque de personnel dans les bureaux de taxation ;
- la lourdeur de la procédure administrative imposée aux TIJ (JustInvoice + PEPPOL) ;
- les nombreux rejets de factures et difficultés techniques ;
- l’absence d’interlocuteur clairement identifié pour résoudre les problèmes de facturation.
Elle a demandé quelles solutions concrètes allaient être mises en œuvre.
↪️ La réponse de la ministre
La ministre Annelies Verlinden affirme :
- que des renforts de personnel sont demandés pour certains bureaux de taxation ;
- qu’en 2025, 54 % des demandes auraient été traitées dans les 30 jours ;
- que le délai moyen de paiement serait de 35 à 36 jours ;
- que les retards importants seraient généralement liés à des dossiers incomplets ou nécessitant des corrections ;
- que des améliorations informatiques sont en cours concernant PEPPOL ;
- qu’un projet vise à centraliser dans un seul système informatique toutes les étapes, de la réquisition jusqu’au paiement.
✅ La réplique de la députée
La députée a souligné :
- les dysfonctionnements persistants entre les différentes plateformes ;
- les difficultés rencontrées par les TIJ pour savoir vers quel service se tourner ;
- la nécessité de poursuivre les efforts de simplification administrative.
💬 Notre analyse
La réponse de la ministre est particulièrement décevante.
Elle s’appuie essentiellement sur des moyennes nationales qui gomment complètement les disparités entre arrondissements constatées sur le terrain. De nombreux TIJ continuent à subir des retards très importants.
L’annonce d’un futur système centralisé est positive sur le principe, mais reste très hypothétique. Rien n’indique aujourd’hui qu’un tel projet puisse être concrétisé avant la fin de la législature.
Pendant ce temps, les TIJ continuent à assumer une charge administrative disproportionnée et à financer eux-mêmes, parfois pendant plusieurs mois, le fonctionnement de la justice.
2. Validation des langues et accès au registre national
📣 La question de la députée
La députée a relayé les difficultés rencontrées par plusieurs TIJ concernant :
- le refus de validation de certaines langues ou variants linguistiques ;
- l’absence de tests reconnus pour certaines langues rares ;
- l’impossibilité, dans certains cas, de prouver officiellement ses compétences ;
- le risque de pénurie de professionnels qualifiés ;
- le recours à des personnes non jurées lorsque aucun TIJ n’est disponible.
Elle a également demandé s’il ne serait pas pertinent d’intégrer davantage de professionnels de terrain dans les organes d’agrément.
↪️ La réponse de la ministre
La ministre rappelle que :
- la commission d’agrément est souveraine pour apprécier les compétences ;
- les candidat·es peuvent démontrer leurs compétences par diplôme, expérience ou tout autre élément probant ;
- l’arabe est actuellement la seule langue officiellement subdivisée en dialectes ;
- selon les expert·es consulté·es, les différences entre certains dialectes arabes peuvent rendre la compréhension difficile voire impossible.
✅ La réplique de la députée
La députée a insisté sur plusieurs points :
- l’absence de TIJ au sein de la commission d’agrément ;
- l’absence de solutions lorsque les tests nécessaires n’existent pas ;
- le risque de devoir recourir à des personnes non qualifiées ;
- les conséquences en matière de qualité, de confidentialité et de respect de la déontologie.
💬 Notre analyse
La ministre continue d’ignorer un problème pourtant signalé depuis plusieurs années.
La question n’est pas seulement de savoir si certains dialectes existent, mais surtout comment un TIJ peut prouver officiellement sa maîtrise lorsqu’aucun mécanisme de validation adapté n’existe.
Aucune solution n’a été proposée.
Aucune réflexion n’a été annoncée concernant :
- les langues rares ;
- certains variants linguistiques ;
- l’adaptation des procédures d’évaluation ;
- une représentation accrue des professionnels de terrain dans les processus de décision.
3. Tarifs des traductions jurées
📣 La question de la députée
Claire Hugon Lecharlier a dénoncé :
- la différence tarifaire importante entre les traductions FR<>NL et les autres combinaisons linguistiques ;
- le niveau globalement insuffisant des rémunérations ;
- les conséquences financières pour les TIJ.
Elle a demandé si une revalorisation était envisagée.
↪️ La réponse de la ministre
La ministre maintient la justification historique du système actuel :
- en 2014, 66 % des traductions concernaient la combinaison français-néerlandais ;
- cette importance quantitative justifierait un tarif inférieur ;
- le Conseil d’État avait considéré en 2016 que cette différence n’était pas contraire au principe d’égalité ;
- une réflexion serait en cours sur une simplification de la tarification.
✅ La réplique de la députée
La députée a répondu que :
- si 66 % des traductions concernent le français et le néerlandais, cela signifie surtout que 66 % du travail est payé près de 30 % moins cher ;
- les outils de traduction assistée sont coûteux ;
- les documents transmis sont souvent de mauvaise qualité et nécessitent un travail préparatoire important ;
- les exigences de qualité, de confidentialité et de formation continue justifient une rémunération plus équitable.
Elle a également souligné l’absurdité d’un système où des TIJ hautement qualifiés peuvent être rémunérés au même niveau que des personnes non formées auxquelles la justice fait parfois appel faute de professionnels disponibles.
💬 Notre analyse
La ministre continue de s’appuyer sur un argument difficilement défendable :
le fait qu’une majorité des traductions concernent le français et le néerlandais ne justifie pas qu’elles soient moins bien rémunérées.
Au contraire, cela signifie que la majorité du travail effectué par les TIJ est réalisée au tarif le plus faible.
Aucune perspective concrète de revalorisation n’a été annoncée.
4. Sécurité des interprètes et confidentialité
📣La question de la députée
À la suite de l’agression d’une interprète il y a quelques semaines, la députée a demandé :
- si les agressions étaient recensées ;
- quelles mesures de protection existaient ;
- si l’anonymisation des interprètes pouvait être envisagée, comme cela est actuellement discuté pour certains agents pénitentiaires.
↪️ La réponse de la ministre
La ministre a indiqué :
- qu’aucun recensement systématique n’existe ;
- qu’aucune statistique n’est disponible ;
- que le SPF Justice apprend généralement ces incidents via la presse ou les associations professionnelles ;
- qu’elle demandera davantage de vigilance aux autorités judiciaires.
✅ La réplique de la députée
La députée a exprimé son inquiétude face à cette absence de suivi.
Elle a notamment rappelé :
- que certains professionnels bénéficient déjà d’identifiants anonymisés ;
- que dans certaines affaires sensibles, les policiers peuvent être protégés alors que les interprètes apparaissent à visage découvert avec leur identité complète ;
- que la profession réclame depuis longtemps des mécanismes de protection renforcés.
💬 Notre analyse
Cette réponse est particulièrement préoccupante.
L’agression récente d’une collègue a pourtant largement été relayée dans la presse et au sein de la profession.
Découvrir que le SPF Justice ne dispose d’aucun système de recensement des incidents et apprend parfois ces faits par voie de presse témoigne d’un manque de considération inquiétant pour la sécurité des TIJ.
Aucune mesure concrète n’a été annoncée concernant :
- l’anonymisation ;
- la protection des données personnelles ;
- le signalement des incidents ;
- la prévention des risques lors des auditions sensibles.
Conclusion
Cette audition aura au moins permis de faire entrer dans le débat parlementaire plusieurs problématiques majeures qui touchent quotidiennement les traducteurs et interprètes jurés :
- les retards de paiement ;
- la surcharge administrative ;
- les difficultés d’accès au registre national ;
- l’absence de solutions pour certaines langues ;
- les tarifs insuffisants ;
- les questions de sécurité.
Même si les réponses apportées par la ministre restent, à nos yeux, largement insuffisantes et peu rassurantes. Elles n’apportent en effet aucune solution concrète aux difficultés quotidiennes rencontrées par les TIJ.
Nous tenons à remercier chaleureusement ECOLO ainsi que Claire Hugon Lecharlier pour leur écoute, leur disponibilité et leur implication dans ce dossier important pour l’ensemble des traducteur·ices et interprètes juré·es de Belgique. Nous remercions également Henri Boghe, traducteur-interprète juré particulièrement impliqué dans la cause de nos collègues, en particulier en Flandre, et qui accomplit un travail acharné pour faire valoir nos droits.
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Pour visionner la réponse de la Ministre : cliquez ici
Pour visionner la réplique de la députée : cliquez ici
25-06-2026
